24.9.06

La libération sexuelle et son corps

Le corps retrouvé
Nous assisterions depuis plusieurs années à une redécouverte, à une revalorisation du corps. Soigneusement renfermé et soumis pendant des siècles à la répression puritaine, le corps se serait enfin libéré du tabou séculaire qui pesait sur lui.

Sa présence dans la publicité, les soins permanents dont on l'entoure, la fonction d'instrument de plaisir que nous lui avons enfin reconnue témoignent de cette renaissance du corps dont notre société s'enorgueillit.

La libération du corps est proclamée aujourd'hui avec une emphase proportionnelle à la négation dont il était victime, on nous rappelle un peu partout que notre corps vit et qu'il a besoin de nous, on s'obstine à nous persuader de son existence avec une exaltation analogue à celle des prêtres de l'Église qui nous incitaient jadis à nous soucier de notre âme.

Suivant un modèle d'appropriation narcissique destiné à nous réconcilier avec nous-mêmes, avec cette partie délaissée de nous-mêmes, on nous invite à nous recueillir dans notre corps, à nous le réapproprier, à l'habiter véritablement.

Déterminé par les mêmes impératifs que l'introspection de l'âme, cet investissement du corps doit nécessairement se projeter vers l'extérieur, il doit se manifester en signes tangibles pour être la source de bonheur promise.

Il ne s'agit aucunement de connaître son corps suivant une logique subjective et purement contemplative, mais de le faire apparaître avec plus d'éclat, de le rendre plus performant, plus agréable, plus jouissif.

Cette réappropriation du corps se fait donc dans une optique de rentabilité esthétique, libidinale et médicale suivant des modèles tels que la ligne, l'orgasme et la forme. La suppression des représentations rigides où l'on avait enfermé le corps donne à cette nouvelle idéologie son caractère libérateur. Refoulé, le corps s'est chargé d'une virtualité transgressive que l'actuel mouvement d'émancipation prétend libérer. Grâce à celui-ci, le corps ne serait plus une "enveloppe charnelle superflue" (vision chrétienne) et encore moins une "simple force de travail" (logique capitaliste). La société actuelle n'indexe pas de nouveaux contenus au corps, elle prétend au contraire le dépouiller de toute définition extrinsèque. En enlevant les sédiments sociaux et religieux qui emprisonnaient notre corps, notre société le laisserait, pour la première fois, parler dans sa langue originelle, dans sa matérialité authentique.

Pourtant, ce corps exalté et présenté dans sa vérité nue est aussitôt soumis à de nouvelles exigences ; il doit être avant tout sain, épanoui, svelte. L'intérêt que nous devons lui porter pour qu'il existe pleinement doit se conformer aux impératifs qui nous poussent à le rentabiliser comme signe de séduction et de satisfaction . La censure qui pesait jadis sur lui s'est ainsi intériorisée sous forme de contrainte narcissique.

Dans cette mise en scène spectaculaire, le corps est appelé à jouer un rôle prestigieux mais essentiellement instrumental. La nudité dans la publicité en est un exemple révélateur. Si elle est dépourvue du caractère érotique qu'on pourrait lui supposer c'est parce que le corps, loin d'appeler le désir du spectateur, est exhibé comme signe calculé du bien-être social, instrument fétiche de la consommation.
Souvent lorsque le mannequin ôte voluptueusement sa robe, la peau n'apparaît que comme un deuxième vêtement ostentatoire, encore plus lisse et soigné que le premier.

La libération du corps n'est en fin de compte qu'une forme très achevée de l'aliénation d'où nous prétendons le sortir. Elle participe au réajustement de la nouvelle constellation de valeurs démocratiques (liberté, bien-être, santé, sexualité).

Plus que d'une libération, il faudrait donc parler d'une mutation dans la représentation sociale du corps. A la matérialité muette d'un corps objectivé se substitue désormais la présence pleine d'un corps subjective et soumis lui aussi aux modèles normatifs de l'échange social.On remarquera cependant que cette nouvelle normativité opère d'une manière très souple, sans chercher à s'imposer, elle se veut purement indicative. Son signe emblématique est le sourire séduisant du mannequin, son mode de fonctionnement est celui des conseils du médecin et du psychologue, mais aussi celui des campagnes de sensibilisation, des thérapies et de la mode.

D'une manière aussi très indirecte, ceux qui ne se conforment pas à ces préceptes et négligent leur corps ne sauraient être punis par une instance extérieure et répressive, mais alertés de l'intérieur par leur propre corps devenu malade, mou ou laid. Ainsi, sous le signe de la réconciliation, la société actuelle introduit entre le sujet et son corps une scission latente, une ambivalence intériorisée.

Lorsque le sujet refuse d'apporter les soins permanents qu'il doit à son corps, celui-ci se dresse comme un double menaçant capable de le punir sévèrement. Le stress, la cellulite ainsi que beaucoup d'autres dysfonctionnements sont souvent ressentis comme autant de châtiments infligés par un corps délaissé cl vindicatif.

Notre éthique corporelle, fondée sur le présupposé naïf d'une liaison harmonieuse entre le sujet et son corps, génère en réalité une relation de gratification et de punition qui reproduit certains mécanismes aliénants de la vie sociale.

La lutte obsédante entre le sujet et le corps, menée sous le signe de la fonctionnalité optimale, se solde pourtant par un divorce définitif, par la trahison irréversible que le corps inflige au sujet : la mort.

La mort naturelle

Bien qu'on ne puisse pas repousser indéfiniment l'échéance ultime, l'homme moderne veille à effacer de son corps les signes qui la rappellent, il combat la dégradation physique par des thérapies diverses: chirurgicale, diététique, sportive.Dans les sociétés occidentales, le vieillissement entraîne une opposition croissante entre le sujet et son corps; ce dernier devient avec l'âge un mauvais objet qui enlaidit le sujet, un organisme malade qui se refuse à guérir, une matière grossière qui cesse de fonctionner en entraînant la mort de celui qui accepte difficilement son destin mortel.

Les pulsions autodestructrices qui vont de la boulimie au refus de soins médicaux constituent parfois la seule manière d'échapper à l'assujettissement où le corps entraîne le sujet, c'est par une mort voulue et non pas subie que le sujet se venge de son propre corps.
La seule mort que nous pouvons encore admettre est la mort naturelle, c'est-à-dire celle qui advient inévitablement au terme de la vie, une fois que le sujet a épuisé son capital vital. De plus en plus la temporalité humaine est conçue selon la logique de l'accumulation du capital; celui qui meurt à un âge avancé est un bon administrateur de sa vie car il a su additionner les années comme d'autres ont accumulé les biens matériels; parvenu au terme de son parcours biologique, le vieillard abandonne un corps entièrement usé et dépensé où il ne reste aucun résidu vital. Celui qui meurt jeune dilapide, au contraire, sa vie. Sa disparition nous paraît révoltante, ce qui montre que derrière le droit de plus en plus revendiqué à la vie se cache un devoir implicite de longévité.

La mort précoce (non naturelle) est conçue aujourd'hui comme une perte absurde, comme une atteinte à l'ordre social provoquée par quelque "volonté hostile" -naturelle ou culturelle- que l'Etat a pour devoir de supprimer. Elle est l'objet d'une préoccupation collective alors que la mort naturelle relève de plus en plus de la sphère privée.

Cet infléchissement privé de la mort naturelle équivaut à son déni progressif dans l'univers social. Alors que jusqu'au XIXème siècle la mort était un moment social privilégié, la chambre du mourant étant le lieu d'une cérémonie collective, aujourd'hui nous mourons presque seuls dans le silence des hôpitaux et en quelque sorte privés de notre propre mort. Depuis le XVIII ème siècle l'hôpital est le lieu où se réalise le partage entre la vie et la mort. Un discours cohérent sur la mort peut y être tenu sans risque à condition que le sujet parlant soit élidé et réduit à sa stricte corporalité; il ne reste qu'un sujet parlé, sujet d'observation, c'est-à-dire objet.

Le corps médical et la famille se doivent de cacher au mourant la gravité de son état et parfois le malade lui-même joue à celui qui ne sait pas qu'il va mourir. La vie est devenue une comédie où nous jouons à tour de rôle à dissimuler la mort.

Par sa lutte contre la criminalité, contre la maladie et contre les accidents l'Etat prend en charge l'exigence d'une vie vécue jusqu'à la vieillesse et prolongée indéfiniment par la science. Aujourd'hui cependant, l'Etat et la société tout entière se voient confrontés à un mal qui échappe à la rationalité où l'on voudrait enfermer la mort : le Sida.

La sexualité préservée

Aux Etats-Unis, la morale puritaine préconise la continence et la monogamie comme les seuls moyens de lutter efficacement contre le sida. Les sociétés européennes, plus libérées, conseillent l'usage des préservatifs sans proscrire les rapports charnels. En Europe, la liberté sexuelle fait partie des acquis démocratiques au même titre que la liberté d'expression, d'idée et de culte, on ne saurait donc réprimer, sous aucun prétexte, le commerce sexuel.

Il est curieux de constater que dans cette lutte pour la liberté, le sida est pour certains le successeur inopportun de la morale bourgeoise et répressive, cette dernière, vaincue par la liberté sexuelle des années 60-70, aurait pris une revanche sous le masque mortifère du sida. D'autres croient au contraire que le sida s'inscrit, malgré les apparences, dans une tendance réactive qui devant la permissivité sexuelle des dernières décennies voudrait le retour à des limites plus strictes à la conduite sexuelle. Par un retournement insolite le sida serait l'agent inhibiteur chargé de redonner un sens à la sexualité. Lorsque le sexe est réprimé l'activité sexuelle prend l'allure d'une transgression, elle est revendiquée en tant que droit et contient la promesse du plaisir à venir, mais lorsqu'il est permis et plus encore lorsque la jouissance génitale fait partie des impératifs de l'éthique individualiste, la motivation sexuelle s'annule dans son propre débordement.

Il n'en reste pas moins que la permissivité actuelle nous amène à repenser le rôle répressif qu'on a souvent attribué au pouvoir politique, aujourd'hui la réserve sexuelle ne fait plus corps avec l'ordre bourgeois (comme c'était le cas depuis la montée du capitalisme au XVIIème siècle), le corps n'est plus simplement exploité comme force de travail, maintenant on l'incite à jouir, prudemment certes, en le cellophanisant.

Le préservatif, voilà un révélateur privilégié de la manière dont notre société vit sa sexualité. Ce mince artefact protecteur nous permet le plaisir tout en nous épargnant la mort, autrement dit il inverse le rapport traditionnel qui liait la mort à la sexualité. Ce n'est plus le sexe qui est interdit mais la mort, c'est elle qui devient l'objet de la dénégation suprême.

Jadis on réprimait la sexualité mais on reconnaissait la mort, aujourd'hui, on libère le sexe mais on refoule la mort. S'il y a donc une répression fondamentale qui se perpétue au cours des siècles, elle ne porte ni sur le sexe ni sur la mort mais sur leur rapport réciproque. En ce sens on pourrait dire que la libération sexuelle n'a été possible que lorsqu'on a pu inscrire la sexualité dans la logique accumulative de la vie afin de la dissocier de la mort ; dès lors on revendique le sexe pour neutraliser la mort. La proposition de réouverture des maisons closes en est un exemple révélateur. La reconnaissance de la prostitution de la part de l'Etat n'est destinée qu'à imposer les règles sanitaires qui devraient faire reculer la contagion du sida. Le sanitarisme permissif qui était à l'honneur après la guerre de 1914-18, face au péril vénérien, réapparaît dans le sillage du sida. La sexualité des rues n'est libérée et légalisée que pour mieux la soumettre au contrôle sanitaire, pour mieux en extirper le danger mortel.

Dans une société où le comportement sexuel est régi par la positivité de la vie, la mort est devenue un luxe inutile, une dépense en pure perte, la véritable subversion de la vie. C'est ce que les campagnes qui incitent à l'usage des préservatifs ne cessent de nous rappeler avec une désinvolture ambiguë.Il semblerait que la crainte et la prévention soient aujourd'hui les seules réactions possibles devant le fléau du sida. Il n'y a plus, comme c'était le cas lors de l'apparition de la peste, la syphilis et la tuberculose, une mythologie compensatoire -diabolique ou romantique- qui nous permette de métaphoriser la mort afin de l'intégrer dans l'échange social. A la différence de la tuberculose, le sida ne saurait être conçu comme la source d'une "activité émotionnelle accrue" où d'une "effervescence créatrice". La mort est devenue aujourd'hui une affaire trop sérieuse, une négation absolue réfractaire à toute métaphorisation.
Figure emblématique de notre sexualité, le préservatif s'ajoute à toute une série d'objets qui définissent un comportement sexuel qu'on appellera interactif. Le minitel, les vidéo x et le téléphone rose sont les objets qui composent le paysage sexuel post-moderne. Outre l'aspect commercial que revêt cette nouvelle sexualité télématique, lequel rentre dans la logique accumulative que nous avons évoquée précédemment, il est intéressant de constater son rôle séparateur et aseptisant. Entre les êtres qui communiquent par minitel, qui échangent leurs fantasmes par téléphone ou qui font l'amour avec préservatif il y a toujours cet écran rassurant, cette pellicule transparente qui vient vitrifier la sexualité et décharger l'autre de son altérité mortifère.

Les connexions se multiplient, les réseaux relationnels s'amplifient, les communications s'accélèrent mais toujours protégés par les prothèses interactives. Cette distance qui préserve les êtres de la mort -de l'autre en tant que principe de mort- peut aussi être traduite en termes temporels. La lutte contre le temps-mort, propre à l'individu dépressif de notre époque, se fait par la multiplication des branchements sociaux et par la suractivité frénétique qui tendent à éviter les temps d'arrêt et de solitude où se profile le fantasme de la mort.

L'écart minimal et le branchement continu constituent deux modes d'un même dispositif défensif. Alors que le premier nous éloigne de la mort physique par contamination, le deuxième nous préserve de cette mort psychique qu'est la dépression.

II semblerait qu'à l'apogée de l'ère individualiste, les êtres adoptent face à la sexualité le même comportement qu'à l'égard de la vie sociale. L'homme moderne qui surprotège sa sphère privée et refuse de s'oublier au nom de causes supérieures à ses propres intérêts est aussi celui qui essaie de retirer du plaisir en évitant l'échange de fluides, la fusion mortelle ; car mourir du sida est aujourd'hui aussi absurde que sacrifier sa vie pour un idéal. Le "travail de deuil" reste toujours incomplet dans une société qui place l'individu au-dessus de l'institution et de tout rapport inter-subjectif.

L'acte sexuel ne saurait plus admettre le risque de la mort, il est incapable de lui donner un sens ou d'en recevoir, le sidaïque étant la preuve tragique de cette inadéquation. Le malade atteint de sida donne à la mort le temps d'exister et l'inscrit en plein coeur de la vie. Notre société doit déployer un vaste effort d'encadrement afin d'apprivoiser , cette aberration vivante chez qui se côtoient dangereusement le sexe et la mort.

Dans un monde aseptisé, prophylactique, le sida nous offre une métaphore paradoxale et un avertissement. La médecine ayant pour vocation d'expulser la mort du corps a en effet réussi à éliminer lentement mais inexorablement les microbes, les bactéries, bref toutes les vieilles infections. Or, une nouvelle pathologie est apparue dans ce corps aseptisé, elle provient du système de défense lui-même qui sans emploi commence à sympathiser et à reproduire le virus mortel. Le sida est cette viralité meurtrière qui naît de la désinfection elle-même, un dysfonctionnement provoqué par la positivisation outrancière du corps.
Bernardo Toro

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